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L'aikido et l'inutile

Qu’entendons-nous par gestes inutiles ? Ce sont toutes les situations ou réalisations qui dès le départ de l’action sont vouées à l’échec. Prenons comme exemple les attaques frappées. Jamais, au cours de notre pratique, nous avons vu un pratiquant sortir du tapis sur une civière après avoir reçu un choc. Jamais nous n’avons vu un pratiquant s’effondrer sur le tapis après avoir pris un atemi qui l’avait touché. Jamais nous n’avons pris un coup de plein fouet donné en plein conscience par un de nos différents partenaires. Jamais, nous aussi, n’avons donné un coup violent pour faire mal ou sanctionner une erreur ou une mauvaise position de nos partenaires. Uke n’a jamais le résultat de son attaque au sens primaire du mot attaquer. Attaquer : détruire vaincre, prendre la place de…

Uke est celui qui permet à Tori de s’exprimer mais qui est toujours lésé de son action. C’est pour cela nous croyons, (nous en sommes certain) qu’Uke, à un certain moment, abandonne et au fur et à mesure de sa progression il se concentre plus sur le rôle de Tori. Uke est lésé dans son action car il ne peut jamais aller au bout de son action. Sur Katate dori, uke est systématiquement repoussé, sur les attaques frappées Uke est systématiquement arrêté. Alors que Tori en fin de pratique a toujours la possibilité de projeter plus fort et au cours d’une immobilisation le même Tori peut aller plus dans la douleur que ne le supporte Uke. Bien sur il arrive souvent aussi que Tori soit lésé dans son mouvement lorsqu’Uke est plus fort ou plus ancien dans la pratique. Il peut par une certaine résistance et en jouant sur le côté psychologique, freiner, voir interdire la pratique de Tori.

 

Il est donc indispensable, pour une pratique agréable et constructive, que les deux protagonistes acceptent de se concentrer sur les gestes « dits inutiles ». Ne pas se dire avant l’attaque, pour Uke : « de toutes façons ce geste ne sert à rien, ou alors je vais attaquer très fort mais je risque de me faire sanctionner par Tori qui, lui, va prendre notre attaque forte pour une agression ». Ne pas se dire pour Tori : « uke est trop fort ou plus gradé que moi, alors je ne fais pas la technique avec le maximum de conviction, par respect. Il faut , pour Uke que son attaque « inutile » soit faite de la façon la plus convaincante et la plus juste pour permettre à Tori de réaliser le mouvement le plus parfait à ses yeux. Il faut que Tori se concentre sur la finalité de construction de sa technique et non pas sur le résultat primaire qui pourrait être fait au détriment du bien être de Uke et provoquer des lésions tissulaires à long terme. Nous pensons que ces images que chaque pratiquant a, découlent de la vison qu’il a de l’enseignant utilisant trop de mots qui ne conviennent qu’à lui seul.

Il nous semble très important d’employer les mots qui sont adaptés au niveau de chaque pratiquant et ne par dire : sans force, en se relâchant car encore une fois pour travailler sans force il faut en avoir et pour se relâcher il faut être capable de se contracter.

Nous avions déjà évoqué un peu ce problème dans notre article où nous comparions les techniques des professeurs et celles des élèves. Pour un enseignant, la démonstration est un exercice codé qui se passe avec un élève connaissant déjà la forme et les désirs du professeur, alors que le partenaire de se même élève, lui, est un parfait inconnu et les notions de soumissions et de respect sont légèrement différentes.

Ce sont, pour nous, tous ces gestes inutiles qui construisent l’aïkidoka aussi bien physiquement que mentalement. C’est parce que l’on s’attaque à des montagnes (partenaires plus gros, plus forts) ou à des Mythes (partenaires célèbres ou élèves de…) qu’il faut faire le maximum pour comprendre comment ces pratiquants ont atteint ce niveau, et ressentir leur pratique, pour mettre en harmonie ce que nous avons toujours rêvé de faire mais que notre corps et notre manque de technique ne nous permettent pas de réaliser.

Pour nous, c’est par le rôle et le ressenti de Uke que se construit notre futur. Il est aussi normal qu’avec l’âge et l’expérience le temps passé à faire Uke et moins important que celui d’Uke. Nous devenons tous, plus ou moins, professeurs. Mais pour avoir un futur libre il ne faut jamais oublier le passé, et ce passé nous le construisons par la répétition de ces gestes inutiles dans le résultat primaire, mais très utiles dans l’aide à notre évolution.

Pour qu’un geste utile soit bien fait il faut, il le faut, réussir chaque fois tous ces gestes inutiles qui si nous ne nous concentrons pas dessus, vont nous frustrer, nous rendre jaloux de l’autre et freiner notre développement physique qui permet au côté cérébral de se développer aussi. Sans progression physique il n’y a pas d’évolution intellectuelle.

L’aïkido, pour nous est l’art de transformer les gestes inutiles en vécu, ressenti, pour permettre à notre d’évoluer et de donner à tous les pratiquants la réalité de leurs rêves et la durée dans leur évolution personnelle.

 

19 Avril 2011