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La technique et les moyens

Dans la vie, nous n'aimons pas l' inconnu, que cet inconnu prenne la forme d'une personne, d'une chose ou bien d'un lieu. Et pourtant, notre désir d'accroître notre connaissance, de l'autre et de nous même, passe par cette découverte.


Il nous faut aller dans l'inconnu pour apprendre à nous connaître. Découvrir, se découvrir, peut alors déclencher chez nous des peurs que nous n'arrivons pas à analyser. Découvrir d'autres territoires est angoissant quand on n'a ni le recul, ni la connaissance nécessaires pour intégrer ces découvertes.


Dans notre pratique, nous passons des heures à nous entraîner, à réaliser des techniques parfaites et, lorsque nous pratiquons avec des partenaires inconnus, ces mêmes techniques nous semblent souvent insuffisantes. Nous trouvons alors que notre partenaire (notre inconnu à découvrir) ne nous permet pas de nous exprimer. Tout ce que nous faisions de bien chez nous, avec des gens biens, avec nos amis, ne marche plus avec des inconnus !

Pourquoi cela ne marche-t-il pas ? En fait, pour nous, cette insatisfaction est due au fait que nous avons trop de volonté. Nous voulons montrer à "l'autre" que ce que nous faisons est de meilleure qualité que ce que, lui, pourrait nous montrer. Nous avons peur de découvrir que "l'autre" est meilleur que nous. Tant de temps de travail pour découvrir qu'ailleurs ce n'est pas mal du tout !
Pour nous, aujourd'hui, la pratique de notre aïkido doit dépasser les réactions primaires des mammifères insatisfaits, jaloux et orgueilleux. Notre technique est identique à celle de tous les inconnus. Quand nous parlons de "technique", nous parlons d'attitude corporelle, d'attitude mentale. Dans ce que, généralement, tout le monde appelle "techniques", nous introduisons le sens de "moyens". Ainsi, pour nous, Ikkyo, Shi ho Nage, Taï Sabaki, sont les moyens qui nous permettent de progresser dans la technique qui est, elle de se tenir droit, d'être relâché quand nous subissons, attentif lorsque nous projetons ou immobilisons.
Être fort dans notre art, c'est alors comprendre celui qui n'a pas notre façon de penser, c'est mettre en valeur celui qui ne bouge pas comme nous. A la fin de la pratique, "l'autre" doit être devenu meilleur. Il a progressé. Au travers de ma technique, avec les moyens employés, "d'inconnus" nous sommes passés à une certaine forme de communication. Nous avions la même technique, mais les moyens de nous comprendre étaient différents ; ils le sont toujours, mais chacun de nous aura en
tête que les moyens de l'autre ne sont pas si mauvais que ça. "Je n'avais pas pensé à cela, je ne l'imaginais même pas, merci de me l'avoir fait découvrir."
Utopie ? Certes. Mais nous croyons fermement que le corps parle avant la réflexion. Et là il faut l'éduquer, car il faut que le corps soit éduqué pour accepter les techniques différentes de celles apprises au quotidien.
Il faut aussi éduquer ce corps pour qu'il oublie sa tendance à se fermer pour se protéger. Notre art nous enseigne de grands mouvements permis par le relâchement et l'ouverture des articulations.
Avec un peu de pratique, en terrain connu, nous pensons pouvoir nous exprimer. Mais face à l'inconnu, notre corps, nos techniques, se ferment. Pourquoi cette peur, et pourquoi ne pouvons nous pas dire que nous avons peur ?
Souvent, nous avons lu des livres sur l'aïkido avant de pratiquer ; nous avons lu que l'aïkido était un art où des gens gentils projetaient des gens méchants très forts, en utilisant cette force. Nous sommes des gentils, ceux qui nous attaquent sont des méchants, rien de plus confortable. Le problème, c'est qu'une fois sur deux, nous devons être les méchants. Le problème, c'est quand "l'autre" ne répond pas à nos attentes. De gentils, nous devenons parfois méchants avec ce méchant inconnu. Et pourtant, combien de fois entendons-nous : "Je ne suis pas méchant, je n'ai jamais fait de mal à personne."


Il vaut mieux, pour nous, être un méchant qui garde toujours sous contrôle son propre corps et ses émotions. Pour nous, il est nécessaire d'entraîner nos élèves pacifiques à accepter de pratiquer avec des inconnus qui, avec leurs moyens différents des nôtres, paraissent méchants, alors qu'ils sont tout simplement "gentils" différemment.
Notre entraînement doit nous entraîner à être plus fort que de simplement récuser l'inconnu en le corrigeant. Il nous faut être plus fort physiquement et mentalement pour ne plus avoir peur d'affronter l'inconnu, et en plus, avoir la force de lui donner ce que ses amis ne lui ont pas donné.
Être fort, c'est tout donner et accepter aussi que nos propres élèves aillent ailleurs découvrir des vérités qui nous sont étrangères. Il nous a fallu un long chemin semé d'angoisses et de craintes, mais aussi peuplé de rencontres merveilleuses qui nous ont poussé à continuer, pour avancer toujours vers l'inconnu.
Lorsqu'un partenaire, par un moyen inconnu, nous fait mal, ne soyons pas primaires. Il me fait mal, répondons-nous de la même façon ? NON ! Il me fait mal, mes moyens doivent me permettre de trouver la solution dans l'acceptation, sans que lui ne s'en rende compte, par le relâchement, et aussi
par une certaine abnégation dans l'investissement. Être fort, c'est accepter que "l'autre", à la fin de la pratique, ait pu s'exprimer sans retenue, même si nous avons dû être vigilant pour deux. Notre art est un langage corporel, pas un salon philosophique.
C'est cela être fort en aïkido ; apprendre à donner la technique à nos élèves qui, un jour, feront mieux que nous, et découvriront des systèmes que notre technique insuffisante n'a pas pu maîtriser.